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Histoire d'amour : La princesse et le musicien Dina et Kozin, un amour de fan Barbara et Inokentii Serguei et Marfa RASTORGOUIEV La première histoire d'amour du peuple Tchouktche Un merveilleux petit bout de route...

La princesse et le musicien

L’histoire d’amour qu’Olga est venue nous conter est celle d’un couple de 2O ans, d’un couple d’aujourd’hui. Un conte de fées moderne qui pourrait commencer par « il était une fois ». Notre Roméo et notre Juliette sont tous deux jeunes, beaux et intelligents. Ils s’aiment et sont heureux. Pourtant tout les sépare…
Ksénia a 20 ans. Souriante, les cheveux blonds tirés en arrière, elle file à longues enjambées dans les couloirs de la faculté de biologie. Ses beaux yeux bleus fixent un but imaginaire et semblent ignorer le regard insistant que les garçons posent sur elle. Elle est en retard et se glisse discrètement dans l’amphithéâtre à côté de son ami Andreï.
« On va boire un pot après le cours ? » lui chuchote-t-elle à l’oreille. Andreï lui lance un coup d'œil complice et approuve de la tête. En sortant du cours, Ksénia, Andreï et quelques amis se dirigent joyeusement vers la sortie puis remontent la rue pour aller discuter dans leur repaire favori, le café du théâtre. Aucun d’eux n’a remarqué la longue silhouette qui vient de passer près de leur petit groupe. Pas même Andreï. Pourtant c'est celle de son frère, Sacha, qui les observe discrètement. Sacha n’a que deux ans de plus qu'Andreï. Ils sont venus étudier ensemble à Magadan et vivent dans le même foyer. Mais le rêve et le but ultime de Sacha ne sont pas les mathématiques comme ses études pourraient le faire penser, mais la musique. Il espère monter son propre groupe. Depuis l’enfance, il joue de la guitare et compose des chansons. Il est venu à Magadan pour tenter de pénétrer ce milieu. Plus tard ce sera Moscou… Sacha, avec ses belles boucles brunes, son look de rocker et ses yeux noirs qui vous percent l’âme, ne connaît pas encore le succès des scènes de spectacle. Mais depuis longtemps il fait craquer toutes les filles.
 
Olga et Géraldine

De quoi en rendre jaloux plus d’un, et plus encore un frère. Mais entre eux, c’est à la vie à la mort. Ils s’adorent. Andreï est fier de son grand frère si beau qui sera un jour une star, il n’en doute pas. Pour le moment, il le soutient, l’écoute, le conseille autant qu’il le peut. Lorsque Sacha a des nouvelles, bonnes ou mauvaises, c’est près d'Andreï qu’il va faire exploser sa joie ou déverser ses rancœurs.

Cœur de rocker
Sacha connaît bien les habitudes de son frère et il est sûr de le trouver avec ses amis dans le petit bar à côté de l’université. Il faut qu’il lui parle. Mais à peine arrivé, il s’arrête net dans son élan. La jeune femme, là, à côté d'Andreï, il ne l’a jamais vue. Mon Dieu, qu’elle est belle… Qui est-ce ? Timide tout à coup, il n’ose pas s’approcher. Et pourtant l’occasion est rêvée. Troublé, il s’éloigne. Il faut qu’il reprenne ses esprits. Il regagne fébrilement sa petite chambre de la cité universitaire. Il va attendre son frère. Il veut tout savoir sur cette inconnue. Il prend sa guitare, cherche un air, une ballade qu’il pourrait lui jouer. Lorsque Andreï rentre, il est tard et Sacha est encore là à composer sur sa guitare une chanson d’amour. Il n’a même pas pris le temps de dîner. À peine son frère est-il arrivé qu'il le bombarde de questions.
« Qui est cette fille avec qui tu parlais en sortant de la fac ? Comment s’appelle-t-elle ? Comment faire pour la rencontrer, lui parler ? Où vit-elle ? » Andreï n’en revient pas. Ce frère qui a toutes les femmes à ses pieds, d’habitude si sûr de lui, serait-il en train de tomber amoureux ? « Elle s’appelle Ksénia et elle vit dans les quartiers chics de Magadan. C’est vrai, elle est très jolie, mais elle a aussi beaucoup de soupirants », ne peut-il s’empêcher de l’avertir.
« Donne-moi son adresse, je dois aller la voir et lui dire que je l’aime. » Andreï éclate de rire. « Tu vas faire comment ? Te mettre sous sa fenêtre et lui avouer ton amour en lui récitant un poème ? » se moque-t-il gentiment.
« Eh bien oui, c’est une excellente idée. Je vais aller lui avouer ma flamme sous sa fenêtre. » Eberlué par tant d’ardeur, Andreï répond alors de bon cœur à toutes les questions que lui pose son frère sur la jeune fille. Il le met en garde aussi. « Ne te fais pas trop d’illusions. C’est une princesse. Elle est issue d’une famille riche de Magadan. Et toi, tu viens d’un petit village de la Kolyma avec pour seule richesse ta musique. »

La déclaration
Sacha hausse les épaules. Et l’amour dans tout ça ? Rien n'entamera sa volonté de séduire la belle Ksénia. Après avoir harcelé Andreï avec ses questions et soigneusement préparé sa déclaration, il se décide enfin à entrer dans la vie de la jeune fille. Un beau soir, il prend son courage à deux mains et se rend à l’adresse donnée par son frère. Il ramasse quelques cailloux sur le chemin et saute par-dessus la barrière. La lumière est allumée. Elle est là. Il lance les pierres contre la vitre. Son cœur bat à toute allure. Il tremble. Aurait-il froid ? Et si elle n’ouvrait pas sa fenêtre ? Si elle ne le prenait pas au sérieux ? Mille questions l’assaillent. Il doute de lui. Mais après quelques interminables minutes, la fenêtre s’entrouvre et laisse passer la jolie tête blonde. Ksénia est là, surprise, mais elle lui sourit. Est-ce un encouragement ? Il inspire une bonne fois, imagine qu’il est sur scène et se lance. Après tout, il faut savoir prendre des risques dans la vie. Ksénia écoute ce beau brun ténébreux, tout de noir vêtu, qui lui révèle son amour. Elle semble émue, touchée par ses paroles simples qui ont l’air sincère. Il faut du cran pour venir ainsi par –20 ° C déclarer sa flamme à une inconnue. Mais que faire maintenant ? Ksénia hésite. Ils ne peuvent pas se parler très longtemps à la fenêtre. Il fait froid et ses parents pourraient les entendre. La jeune fille est curieuse et, il faut bien l’avouer, déjà un peu séduite. Bizarrement, elle se sent en confiance. Elle a envie de mieux connaître ce garçon qui ne manque ni de charme ni de culot. Et puis c’est le frère d’Andreï. La maison n’est pas très haute. Ksénia aide le jeune homme à grimper.
Sacha saute lestement dans la chambre et ils se retrouvent face à face. Le jeune homme ose à peine regarder Ksénia. Elle ne sait plus quoi dire. Elle n’a pas peur, mais était-ce une bonne idée de le faire monter ? Sacha lève la tête. Ksénia aussi. Leurs yeux se croisent à nouveau. Le rouge leur monte aux joues. Ksénia sourit et, sans se concerter, tous deux éclatent de rire. La situation semble si ridicule. En tout cas la glace est brisée. Sacha raconte à la jeune fille tout ce qu’elle veut savoir. Son enfance à Dukat, petit village sur la route de la Kolyma. Ses parents divorcés, ses deux frères qu’il adore. Sa passion pour la musique. Son rêve de devenir un jour musicien de rock. Ses premiers concerts. Ses études de mathématique pour faire plaisir à sa mère. Il ne lui cache rien. Il veut tout dire de lui et tout connaître d’elle.
Il est tard lorsqu’il quitte la chambre. En partant, il lui effleure la main. Il est fou… fou de joie. Il saute en l’air, a envie de hurler son bonheur, d’embrasser les gens dans la rue, de réveiller son frère pour tout lui raconter. Oui, ils vont se revoir. Demain soir, à la même heure.

Le cœur a ses raisons…
Voilà trois mois qu’il grimpe presque chaque soir dans la chambre de Ksénia. Trois mois qu’ils se parlent, qu’ils rient, qu’ils tremblent aussi de réveiller la maisonnée. Leurs épaules se touchent parfois, leurs mains se frôlent, leurs yeux se dévorent. Le beau rocker et la petite fille riche s’aiment. Ils le savent maintenant. Ils ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre. Et ce soir, Sacha a enfin eu le courage de l’embrasser. Ils sont heureux. Ils sont si bien ensemble. Seul Andreï et quelques amis proches connaissent leur secret.
Mais un soir, alors que comme d’habitude Sacha a rejoint Ksénia, la porte de la chambre s’ouvre brutalement. Il est 1h00 du matin. Les amoureux sont blottis l’un contre l’autre. Le père de Ksénia se dresse devant eux. Furieux. Qui est ce ? Que fait-il là ? Il intime à Sacha l’ordre de partir immédiatement. « Quant à toi, Ksénia, on en parlera demain. »
Pas question de se démonter, ni de renoncer. Ksénia explique à ses parents qu’elle aime ce garçon, qu’il est l’homme de sa vie. Elle le leur impose tant bien que mal. Ils restent persuadés qu’il ne l’aime que par intérêt mais le reçoivent chez eux. Sacha soigne son look de rocker à chaque visite. Il n’est pas question qu’il joue au jeune homme de bonne famille. Qu’ils l’acceptent comme il est et comme leur fille l’aime ! Pas question non plus de leur mentir sur ce qu’il veut être. Certainement pas un professeur de mathématiques. À la terrible question : " Quel avenir pourrez-vous donner à notre fille ? ", Sacha ne ment pas. Il veut rester honnête vis-à-vis d’eux et surtout de Ksénia. Son avenir est incertain, il le sait. Non, il n’est pas sûr de pouvoir offrir à leur fille tout ce à quoi elle est habituée. Mais il ne renoncera pas pour elle à cette carrière dont il rêve depuis si longtemps. Pour les parents, tous les arguments sont bons pour tenter d'ouvrir les yeux de leur fille. « Tu l’aimes, certes. Mais dans cinq ans, dans dix ans, quand la routine se sera installée, qu’il sera absent une partie de l’année, que tu auras du mal à joindre les deux bouts, qu’en sera-t-il de votre amour ? » Ksénia ne lâche pas prise. Plus ses parents s’opposent et conspirent contre son couple, plus elle s’accroche. Mais un jour, ils lancent un ultimatum aux jeunes gens, qui sont alors ensemble depuis deux ans. « Vous devez vous marier ou vous séparer. » Ksénia est prête à se lancer dans cette aventure, mais pas Sacha. Du haut de ses 22 ans, il sait, lui, ce qui est important ! Un musicien ne se marie pas. Un musicien est un homme libre qui se doit à son public, à ses fans. Une femme ne peut pas influencer sa vie. Pourtant, Sacha est fou amoureux ! Que d’incompréhension entre deux mondes qui s’opposent ! Ksénia, elle non plus, ne comprend pas ce refus. Elle est désemparée. « Mais pourquoi ? Nous nous aimons. Si tu n’es pas prêt pour le mariage, vivons ensemble. Montrons-leur de quoi nous sommes capables et que ce n’est pas pour leur argent que tu m’aimes. On se débrouillera. Je trouverai un petit boulot. »
Sacha est surpris par cette proposition, mais l'accepte. Les jeunes gens s’installent dans une petite chambre sans confort. Un lit, une table, les toilettes sur le palier. Ksénia joue les femmes d’intérieur et tente d’installer leur nid d’amour aussi bien qu’elle le peut. Ils sont enfin ensemble jour et nuit. Elle écoute amoureusement Sacha gratter sa guitare, composer ses chansons. Il n’y a que les voisins pour ne pas apprécier sa musique à toute heure du jour et de la nuit !

Amour, toujours ?
Insidieusement, les parents de Ksénia reviennent à la charge. « Est-ce cela, la vie dont tu rêves ? Vivre dans cette pièce sans confort avec un homme instable qui refuse de s’engager ? » Ils lui promettent, si elle le quitte, de garantir son indépendance en lui achetant un appartement. Le doute s’installe dans l’esprit de Ksénia. Sacha reste buté. Il est honnête avec elle : « Je ne peux pas t’offrir cette existence-là. Le style de vie d’un artiste ne peut pas s’accorder avec une femme et plus tard des enfants. » Après une longue discussion sans heurts ni colère, elle le quitte. À quoi bon insister ? Ils ne voient pas la vie de la même manière. Ses parents ont sans doute raison.
Le cœur en lambeaux, Ksénia emménage dans ce bel appartement que ses parents lui avaient promis. Elle a de nouveaux prétendants. Sacha une nouvelle maîtresse, qu’il n’aime pas. Il a trouvé un travail dans une entreprise de transport d’or et gagne bien sa vie. Lorsque, pour la fête des Femmes, le 8 mars, son patron offre à toutes les salariées de la société et aux épouses des employés un joli coffret de parfum, il donne le sien à Ksénia. Toutes ses pensées vont vers elle. Et pourtant, il s’entête. De son côté, Ksénia espère toujours qu’il reviendra, qu’il comprendra qu’ils ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre. Qu’il changera d’avis et finira par l’épouser.
Pourtant la jeune fille sent qu’elle doit couper les ponts définitivement. Cette situation ne peut pas durer. Alors elle décide de partir, d’aller à Moscou où une partie de sa famille est installée. Elle va reprendre sa vie à zéro. Dans l’aéroport, en embrassant ses parents, elle espère encore que Sacha l’empêchera de partir. Mais, seul dans sa chambre, il reste persuadé que rien ne pourra la retenir.

Après le temps des regrets
Le temps s’est arrêté. Ksénia est partie. Plus rien n’a d’importance. Sacha accumule les conquêtes et ne pense qu’à elle. Elle a quitté Magadan depuis deux ans et il l’aime comme au premier jour. Il devient fou lorsqu’il apprend qu’elle s'est mariée, qu’elle est heureuse. Mais pourquoi a-t-il été aussi stupide, aussi égoïste, aussi immature ? Pourquoi est-ce seulement maintenant qu’il réalise qu'il est prêt à tout pour cette femme ? Quelle fierté ridicule l’a poussé à refuser ce mariage ! Elle est tout pour lui, il le sait maintenant. Mais c’est trop tard. Est-ce vraiment trop tard ? Elle a tout ce qu’elle désire à Moscou, il le sait. Mais ce bonheur affiché est-il sincère ?
Aujourd’hui Sacha a 26 ans. Il a mûri et sa décision est prise. Il doit aller à Moscou. Il ne veut pas faire de mal à Ksénia, ni détruire ce qu’elle a construit avec un autre homme, par sa faute. Il veut juste savoir si elle est vraiment heureuse. Et peut-être lui montrer qu’il est capable de lui offrir la vie qu’elle veut, de l’aimer comme elle le mérite, si elle le souhaite.
À l’aéroport de Magadan, Olga et Andreï serrent Sacha sur leur cœur. « Fais attention à toi, sois prudent. Et bonne chance. » Ils restent là un long moment à regarder l’avion s’envoler. Sacha est parti. Sacha a choisi.